
La Citerne Basilique d’Istanbul abrite des têtes de Méduse, symboles de peur et de protection, positionnées pour neutraliser leur regard pétrifiant. Dans la mythologie, Méduse est une figure à la fois protectrice et terrifiante. Freud interprète Méduse comme un symbole de castration, ses cheveux serpentins représentent une consolation phallique et son regard pétrifiant évoque une profonde angoisse. En développant cette idée, Theodor Reik distingue la terreur de l’anxiété, en affirmant que la terreur est une émotion soudaine et paralysante, comme celle provoquée par le regard de Méduse, tandis que l’anxiété joue un rôle protecteur et anticipatif. Dans le cadre théorique de Lacan, le regard de Méduse perturbe les limites du psychisme, illustrant un esprit captivé et submergé par une force externe et puissante. César et Sara Botella se concentrent sur la projection extérieure du désir destructeur de Méduse, soulignant son absence d’auto-érotisme. À travers les interprétations psychanalytiques de Freud, Ferenczi, Klein, Reik, Lacan et des Botella, l’image de Méduse évoque les peurs archaïques de l’humanité envers la féminité, offrant un symbole puissant et ambivalent du regard, incarnant à la fois le pouvoir et la vulnérabilité.
Le tableau de La tempête de Giorgione, datant de 1507, a généré de nombreux discours, sans se laisser enfermer dans aucun, et résiste aux interprétations. Le tableau interroge, fait énigme. Est-ce le propre du chef-d’œuvre ? Sur cette question, l’analyse des effets contradictoires du travail de représentation chez le regardeur montre la tentative de réduire le fort saisissement du regard que produit le tableau, tout en échouant cependant, rendant ainsi l’interprétation insatisfaisante. L’évidence visuelle résiste. Cependant ne serait-ce pas cela l’œuvre de l’image, une angoisse ouvrant sur un processus archaïque, liant sensorialité et représentation pour mieux inscrire une fissure insaisissable, sans cesse renouvelée, de la subjectivité et d’une profonde humanité ?
Au Togo, les affaires de sorcellerie sont culturellement comprises comme des histoires de famille. Elles impliquent plusieurs personnes, l’ensorcelé et l’ensorceleur, et plusieurs générations. Dans la clinique psychopathologique africaine, l’étiologie sorcellaire est récurrente dans les discours des patients et leur famille pour mettre en narration la souffrance psychique. L’étiologie sorcellaire met en scène l’imaginaire socioculturel de la persécution par des représentations et des affects avec lesquels chacun élabore, à tour de rôle, des conflits irrésolus. L’étiologie sorcellaire est complexe, dynamique et plurielle. Notre étude analyse, à travers les symptômes d’Arya, comment ces conflits engagent plusieurs dimensions : intrapsychique (projection de vécus intolérables), interpsychiques (figuration des relations de dépendance et d’agressivité dans lesquelles se nouent identification et aliénation) et transgénérationnelles (lien à une filiation rompue et au travail de deuil collectif).
Entre 1962 et 1984, l’État français a organisé le déplacement de 2015 enfants réunionnais vers la métropole pour remédier à la situation économiquement désastreuse de La Réunion. Ces enfants, séparés de leurs parents, ont été arrachés à leur famille pour grandir dans des familles d’accueil, en foyer ou pour être adoptés. Une recherche qualitative approfondie a démarré en 2021 pour donner la parole à ces adultes, comprendre leur parcours de vie et envisager des soins adaptés. L’article présente l’analyse des mouvements transféro-contre-transférentiels qui ont traversé les trois groupes de parole mis en place, chacun composé d’une douzaine de séances et animé par trois psychologues cliniciens chercheurs. Les participants y ont partagé leurs récits de vie et les éprouvés associés, révélant les traumatismes cumulatifs vécus. Les cliniciens chercheurs ont été traversés par des réactions émotionnelles intenses, en écho aux violences décrites par les participants. Les groupes ont fait émerger l’impuissance éprouvée par des enfants qui n’ont pas été entendus dans leur souffrance, occasionnant les failles narcissiques et le défaut de contenance constatés chez les adultes qu’ils sont devenus. Malgré une certaine historicisation des récits permise par les groupes, les participants éprouvent encore des difficultés à s’ancrer dans un récit collectif contenant.
Érik Satie donne à entendre dans ses foisonnants écrits la façon dont il a tenté de contrer la mélancolie, au fondement de toute psychose. Sans poser un diagnostic de mélancolie au sens psychiatrique du terme où la faute, les autoreproches et, avec Lacan, l’identification à l’objet réel sont au premier plan, l’article postule que Satie a trouvé différentes solutions pour tenter de limiter une jouissance non phallicisée révélant les variétés d’une humeur mélancoliforme. L’écriture de ses mémoires, de bouts de papier, les annotations sur ses compositions sont une façon de mobiliser le langage pour contrer l’autodépréciation dont il peut se faire l’objet. L’usage ironique de la langue et la singularité de sa composition sont un traitement de l’objet voix.
L’auteur s’appliquera à démontrer que la notion lacanienne de « désir de l’analyste », loin de remplacer ou de s’opposer à celle de « contre-transfert », peut parfaitement venir la compléter et être appréhendée comme la condition nécessaire à un bon usage de celui-ci dans la cure analytique. Freudiens dits orthodoxes et lacaniens classiques ne sont dès lors plus à opposer strictement autour de ce traditionnel clivage théorico-pratique. Après avoir convenu de considérer le contre-transfert comme un « transfert de l’analyste », il se proposera de nommer tout acte énonciatif provenant de son moi, par nature projectif, comme « intervention de l’analyste », en le détachant conceptuellement de l’acte de l’interprétation.
Cet article invite le lecteur à se questionner sur l’intérêt d’aller à l’école de l’enfant et sur la place de l’enfant comme témoin privilégié du malaise dans la civilisation. Partant de là, le symptôme est une interrogation portée aux cliniciens par l’enfant et sa famille tout au long de sa pratique. Nous approcherons donc certains éléments théorico-cliniques pour tenter de saisir ce que l’enfant nous enseigne, puis nous présenterons des morceaux choisis issus de la pratique analytique avec des enfants qui vont permettre d’étayer nos propos et d’ouvrir la discussion.
Les auteurs de cet article disposent d’une expérience clinique riche avec des adolescents ayant subi une amputation ou une agression sexuelle. Il est démontré que l’adolescence est une phase de construction psychique et un événement traumatique de cet ordre entrave ce développement. Le rapprochement est également effectué entre le ressenti d’être violé ou amputé sur le plan symbolique et fantasmatique. Un cas clinique vient illustrer l’importance d’un accompagnement psychique rapide chez un(e) adolescent(e) qui a subi une telle effraction psychique.
Cet article propose une analyse du scénario sexuel privilégié par un patient consommateur de drogues de synthèse afin de jouir et de faire jouir des partenaires mis à la place de pères incestueux. La déconstruction de ce fantasme, de même que notre questionnement du désir de cet homme de consulter à ce moment précis de sa vie se feront à l’aune de son vécu composé de maltraitances précoces et d’abus. Au décours de la thérapie, au gré d’un travail émergent de liaison entre représentations et affects, nous tenterons de montrer comment ce patient amorce une relecture de tout son vécu d’enfance et ce que cela entraîne de nouvelles identifications, certes dérangeantes mais néanmoins signes d’une revitalisation psychique bénéfique. Nous nous aiderons pour cela des outils théoriques issus de la métapsychologie freudienne et de ceux d’auteurs contemporains.
C’est à partir de la littérature et de la psychanalyse que l’auteure mène une étude sur le travail artistique de la peintre mexicaine Frida Kahlo (1907-1954) et sur les conditions de réalisation de son premier Autoportrait à la robe de velours en 1926. Selon cette perspective, elle cherche à penser comment l’artiste, dévastée alors par la rupture amoureuse, le sentiment d’abandon, le confinement, l’immobilité forcée (avec un corps-objet momifié dans un corset de plâtre), lestée d’une irréductible douleur, va engager sa force vitale dans une peinture qui deviendra l’incarnation d’une œuvre figurative singulière. L’article tente d’expliciter cet angle d’approche où s’origine sa démarche, en se plaçant justement du point de vue de l’artiste qui va tracer elle-même, durant sa convalescence, la voie d’un chassé-croisé entre écriture manuscrite et picturale. Le postulat est le suivant : la correspondance épistolaire est le berceau de l’œuvre. Le graphisme, les petits dessins en constituent la matrice et leur juxtaposition avec l’autoportrait augure d’un matériau inestimable : un « donné littéraire » – pour paraphraser Jean-Louis Bonnat – qui laisse entrevoir une forme visuelle inédite. Les liens entre vie et œuvre, souffrance extrême et création sont examinés ici à l’encontre de toute pathographie.
L’opposition entre le sujet divisé tel qu’il apparaît dans Hamlet et le sujet moderne, néolibéral et réifié, permet d’articuler le problème de la marchandise et surtout l’effet de l’idéologie marchande sur le sujet moderne. Celui-ci est présenté ici comme sujet-marchandise en opposition au sujet divisé de Shakespeare, Freud et Lacan. L’hypothèse centrale est que le sujet shakespearien, défini par sa division, s’est maintenu jusqu’à la moitié du xx e siècle, moment où s’amorce son déclin. Le fractionnement de la structure du sujet a été accéléré par la réification de toute valeur humaine lors de la Seconde Guerre mondiale et par le triomphe de l’idéologie de la marchandise.
Le présent article propose une étude du flamenco en abordant notamment la fonction qui revient aux ruptures corporelle, rythmique et vocale dans la confrontation culturelle et symbolique avec la mort. Après avoir contextualisé cet art gitan sur les plans historique, culturel et musical, les auteures adoptent une approche interdisciplinaire qui comprend la discussion de recherches anthropologiques et sociologiques. Puis, une lecture du flamenco en tant qu’expérience dialectique, subjective et groupale est proposée. Étayée sur le référentiel psychanalytique, l’étude montre une rupture subjective et le surgissement du duende qui assurent tous deux une unification temporaire du collectif face au réel de la mort.