
La notion d’irrationnel n’est pas à proprement parler un concept psychanalytique. Sortir de la stricte opposition rationnel/irrationnel, pour plutôt essayer d’envisager les passages possibles entre ces deux notions, va permettre de ne pas considérer la raison comme seul guide ni le mot comme seul langage. Une première situation tirée d’un film offrira une entrée en matière. Puis, nous poursuivrons le périple sur le terrain de la clinique, pour examiner la richesse qu’offre le surgissement de l’irrationnel dans le travail analytique. La situation d’une adolescente exilée sera d’abord envisagée. Ensuite, nous nous attacherons à mettre en évidence la mobilisation possible dans la cure à la suite d’un acting de l’analyste. Le concept de glitch sera alors examiné dans une visée métaphorique. Écouter le surgissement de l’irrationnel, dans la cure, pouvoir entendre les irruptions du langage non verbal, qui se produisent parfois comme des dissonances, pourra permettre cette ouverture sur la créativité dans le champ du transfert.
L’analyse suppose que se constitue un « nous » qui signe l’existence du « couple » analytique. Ce « nous » est le théâtre de différents types de transfert tout le long de l’analyse. Il permet l’incarnation de différentes figures, des plus archaïques aux plus élaborées, et se « défait » au moment de la séparation. Si l’asymétrie et l’écart sujet-fonction permettent le déploiement de la dynamique transférentielle et la possibilité de l’interprétation, il est parfois nécessaire qu’intervienne un tiers objectivé par le groupe pour instituer et maintenir fonctionnelle la situation analytique. Dans le groupe, « on parle d’un patient » devant l’analyste qui devient dès lors spectateur d’une scène dans laquelle le groupe après avoir écouté la présentation de l’analyste « s’approprie » le patient et associe librement. Ce dispositif qui modifie la place de l’analyste peut contribuer à souligner des enjeux contre-transférentiels dont l’éclairage est nécessaire tant pour commencer l’analyse que pour la terminer.
Aimer, être aimé, s’aimer à travers l’amour de l’autre, objet amoureux et peut-être futur objet conjugal. Qui est cet objet et comment le choisit-on ? Nous proposons d’explorer les étapes déterminantes constitutives de catégories ou composantes différentes du choix d’objet que nous avons repérées à travers l’œuvre de Freud. De même que nous le suivrons dans ses interrogations portant sur les rapports entre choix d’objet et sexe de l’objet, choix d’objet et comportement amoureux. Freud initie son investigation en 1905 avec ses Trois essais et la poursuivra jusqu’en 1933 lorsqu’il abordera la sexualité féminine et la féminité. Trois textes constitueront des jalons dans l’évolution de sa recherche : « Pour introduire la narcissisme » (1914), « De la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), et « Fétichisme » (1927). Il nous invite ainsi à découvrir une historicité et un véritable travail de choix d’objet à concevoir comme une formation de compromis .
À partir du travail d’élaboration de la clinique du CCTP-Jean Favreau naît chaque année un colloque. Celui-ci permet d’ouvrir la réflexion sur un groupe plus élargi. Ce dossier étend encore ce travail en présentant, outre certaines présentations du colloque, des élaborations secondaires de divers auteurs. Le thème de ce dossier, « Variations du on dans la situation analytique », nous fera parcourir les multiples occurrences du « on », de l’impersonnalisation initiale à la possibilité de subjectivation après la traversée du complexe d’Œdipe et l’accès à l’universel. L’évocation de la figure de Jean-Luc Donnet, récemment disparu et figure fondatrice du travail de recherche au CCTP, nous accompagnera dans ce travail.
Aimer suppose une relation à un objet, mais l’économie libidinale du sujet doit pouvoir se consacrer à un autre. Un obstacle à la capacité à aimer est la peur de se faire avoir, de se perdre, entraînant une capacité à aimer régie par le calcul du donnant-donnant et un fantasme de « faire couple » conçu comme un programme maîtrisé, un contrat entre deux individus sans perte. Mais cet amour n’est-il pas nécessairement voué à l’échec ? L’économie d’Éros est au-delà de tout calcul et en cela elle relève davantage de l’excès. C’est qu’aimer ne se fonde pas sur une logique de l’échange qui pourrait garantir la sécurité et l’ataraxie, car il relève plutôt d’une économie de la dépense. L’art d’aimer ne fait pas l’économie de la perte et du bouleversement de la rencontre amoureuse. C’est qu’aimer requiert de se rendre disponible à l’action de transformation des amants engagés dans cette relation qui les déborde. La relation asymétrique dans la rencontre analytique apparaît comme une propédeutique à l’amour en tant qu’elle favorise un assouplissement psychique pour s’ouvrir à un autre.
Uniquement employé comme sujet, le pronom « on » peut renvoyer à une personne comme à plusieurs. Son indétermination rend parfois difficile, voire impossible, l’identification du locuteur. C’est elle cependant qui lui permet de fonctionner comme substitut de tous les autres pronoms personnels. Le pronom « on » s’offre comme véritable aire de jeu. Il permet tour à tour au locuteur de s’inclure ou de s’exclure, de se laisser identifier ou non.
La série autobiographique de Catherine Millet révèle une tension fondamentale entre amour et sexualité que la psychanalyse permet de penser. À partir de Jour de souffrance et La Vie sexuelle de Catherine M. , il sera exploré comment l’écriture organise une scène d’excitation où le corps est pris dans les rets de la jouissance. La jalousie y est structure fantasmatique, ravageante et excitante, tandis que l’amour et la reprise d’une cure font vaciller l’économie pulsionnelle. Plus qu’un récit de soi, cette écriture actualise le fantasme et soutient une jouissance aux confins du symbolisable. Ces deux opus montrent que le sexe et l’amour, bien que disjoints, s’enchevêtrent dans une langue dont la fonction dépasse la signification révélant sa fonction de pare-excitation.
Ce texte évoque la cure de deux jeunes femmes au sortir de l’adolescence, aux prises avec les débuts de leur vie amoureuse et les achoppements du travail de séparation requis à l’adolescence. Ces cures permettent d’interroger le travail de séparation de l’adolescence en lien avec un travail de deuil, ou de mélancolie et de poser la question de ce dont on se sépare à l’adolescence. La question du travail de deuil, du travail de l’adolescence, du travail de la cure et du travail de rêve indique comment aimer, travailler, se séparer, pensés comme trois buts possibles de la cure analytique, sont finalement indissociables. Avec la présence du corps et l’explosion pulsionnelle à l’adolescence, la notion de travail se situe comme celle de pulsion au plus près du corps et toujours à l’interface entre le renoncement nécessaire et le déplacement indispensable pour retrouver une satisfaction détournée.
Longtemps considéré comme une technique réservée à la clinique de l’enfant, le jeu s’est progressivement affirmé comme un élément central de la méthode analytique, capable d’éclairer aussi bien la vie psychique de l’adulte que celle de l’enfant. En articulant références théoriques – de Freud à Winnicott, en passant par Melanie Klein – et scènes cliniques, l’auteure explore la fécondité du jeu comme voie royale d’accès à l’infantile, entendu dans sa dimension dynamique et transférentielle. Le jeu y apparaît à la fois comme modalité de figuration des mouvements inconscients les plus archaïques et comme espace transitionnel, où peuvent se rejouer, se transformer, voire se réparer des expériences de perte, de séparation, de destruction et de création. Qu’il se tisse dans les mots, les objets ou les scènes jouées, il engage un rapport spécifique au cadre et aux règles et une écoute analytique singulière, où analyste et analysant se rencontrent dans un espace de co-construction psychique.
L’hypothèse développée dans ce texte soutient le caractère indispensable de l’amour du surmoi dans la construction de l’appareil psychique. Aimer, être aimé : la réalisation des désirs et la satisfaction qu’elle apporte sont parfois gâtées par un sentiment névrotique de culpabilité. Mais si les interdits sont déqualifiés – dans un contexte de surinvestissement narcissique notamment – la recherche compulsive de satisfaction auto-érotique s’emballe : comment comprendre le renforcement du besoin de punition, sa violence totalitaire, intransigeante et aliénante sinon comme une condition essentielle au maintien de l’amour du surmoi. L’amour ne reste-t‑il pas ancré à la peur de décevoir l’objet, de ne pas répondre à ses attentes en transgressant les principes fondamentaux qui permettent de traiter la vie pulsionnelle et ses débordements ? La clinique d’une cure conduit à la distinction entre règles et interdits et permet d’analyser les modalités variables de l’amour du surmoi, décisif quant à la capacité d’aimer.