
FR – Cet article est une contribution aux enquêtes qualitatives sur le risque suicidaire et l’invisibilisation de ce risque au sein des structures collectives de l’Aide sociale à l’enfance. À partir d’une enquête menée auprès des travailleurs sociaux, nous avons tenté de montrer comment ceux-ci perçoivent et qualifient ce risque. Nous avons relevé la centralité de l’indicible suicidaire, récurrent et pluriel au cours des entretiens, ce qui nous a permis d’en faire une catégorie d’analyse à part entière. L’indicible, loin d’être inaccessible à tout traitement sociologique, nous renseigne au contraire à la fois sur la manière dont les travailleurs sociaux sont affectés (sur le plan de la professionnalité, de leur réflexivité ou de leur compétence) et sur les contextes dans lesquels cet indicible apparaît (gestion du quotidien et de la vie en collectif). Ces contextes contribuent à minimiser et à invisibiliser le risque suicidaire et conduisent aussi des professionnels à cacher certaines de leurs pratiques. L’indicible apparaît en somme comme un analyseur des contextes suicidogènes en protection de l’enfance.
FR – Cet article examine les défis méthodologiques liés à l’analyse des inégalités dans les homicides policiers en France selon l’origine migratoire. À partir d’une base de données couvrant la période 1990-2020, nous mettons en évidence une surreprésentation systématique des personnes étrangères, immigrées ou descendantes d’immigrés parmi les victimes. Ces disparités varient fortement selon le type d’intervention, suggérant qu’elles s’expliquent davantage par les activités de contrôle de la police que dans un usage différencié de la force létale.
FR – L’objectif de cet article revient à mettre en lumière un aspect moins connu des processus de sortie, celui qui nécessite d’établir différents cloisonnements dans son mode de vie lorsque ce dernier a été marqué par des trajectoires de consommation afin de pouvoir pérenniser une désistance de la délinquance. Cette recherche qualitative sur le territoire parisien a mis en exergue une prévalence de l’entrée en délinquance par la consommation et le trafic de drogues dans les parcours des 33 participants. En employant l’approche inductive de la théorie ancrée, les analyses de ce matériau pointent l’effet de sas produit par les trajectoires de consommation. Ce sas nécessite le déploiement de différentes étapes pour être surmonté. Ce n’est qu’alors que le potentiel d’une sortie de la délinquance peut être libéré. La prison sert parfois d’intermédiaire pour se sevrer et le trafic de cannabis de substitut temporaire pour amoindrir les pertes de revenus avant l’arrêt de toutes infractions. Ces constats peuvent permettent de mieux comprendre et accompagner les sorties de délinquance quand elles sont concernées par des trajectoires de consommation.
FR – À partir d’une analyse critique du discours appliquée aux communications des opérateurs de jeux d’argent suisses, cet article examine la perméabilité entre prévention et promotion dans les programmes de « jeu responsable ». L’analyse révèle que ces discours, bien que présentés comme préventifs, mobilisent systématiquement les structures formelles et rhétoriques du discours publicitaire. Cette hybridité générique traduit la position contradictoire des opérateurs, sommés de prévenir les risques tout en promouvant leurs offres et services. L’étude souligne ainsi l’appropriation des dispositifs de régulation par les logiques marchandes néo-libérales.
Depuis plusieurs décennies, de nombreux auteurs évoquent un engouement en matière d’intervention sociale à l’égard du pouvoir d’agir – ou empowerment – des personnes les plus vulnérables de la société (Parazzelli, Bourbonnais, 2017 ; Bourbonnais, Parazelli, 2018). Les services correctionnels du Québec comme la Commission québécoise des libérations conditionnelles n’y font pas défaut et les concepts de responsabilisation et de mobilisation en matière de changements personnels sont au cœur du processus d’octroi d’une libération conditionnelle. Toutefois, les données statistiques annuelles montrent que près de la moitié des personnes incarcérées renoncent à solliciter une telle mesure, et par-là à bénéficier d’une sortie anticipée. Cet article propose de réfléchir à ce phénomène à l’aune de la question de l’ empowerment dont disposent, ou non, les personnes incarcérées durant leur prise en charge correctionnelle. Notre recherche montre ainsi que ces dernières se trouvent confrontées à de très nombreuses contraintes – que ce soit en termes de choix et d’adéquation du suivi ; en termes de ressources et de moyens d’action accessibles, ou encore en termes de reconnaissance de leurs capacités. Toutes ces barrières sont génératrices d’impuissance et sont en contradiction avec l’approche visant à favoriser le pouvoir d’agir. Nous concluons en considérant que la renonciation à la libération conditionnelle est l’expression de cette impuissance, voire peut-être la seule façon pour une personne incarcérée de garder un certain pouvoir d’action sur sa propre vie.
Cet article porte sur la Loi de promotion de la formation de la personnalité instaurée en 2015 en Corée du Sud. Il examine comment la formation de la personnalité – une notion que l’on ne retrouve que rarement dans les textes juridiques d’autres pays – occupe une place centrale dans l’Éducation nationale pour lutter contre le harcèlement scolaire. Étudiant le contenu de la loi elle-même, il relate aussi un processus législatif ayant suscité conflits et critiques dans la société sud-coréenne, en dépit de l’unanimité à l’Assemblée nationale lors du vote pour son adoption. S’appuyant sur les données empiriques d’une enquête ethnographique effectuée en 2016, cette contribution démontre que les nouveaux programmes de la formation de la personnalité s’articulent avec la recherche de la voie professionnelle des élèves. En effet, au-delà des objectifs affichés, cette loi s’attache avant tout au développement des qualités néolibérales des ressources humaines attendues à l’ère de la globalisation.
Cet article analyse la pratique policière d’éviction des « indésirables » de l’espace public urbain et la manière dont elle reproduit les inégalités raciales. À partir du dossier d’une enquête pénale menée par l’IGPN sur un commissariat parisien, cette recherche place la dimension spatiale du racisme au cœur de l’analyse. Elle montre comment la police travaille avec d’autres acteurs – habitants, municipalité, justice – afin de mettre en œuvre un ordre spatial dans lequel certaines personnes, définies non pas par leur comportement, mais par leur âge, genre et assignation raciale, sont considérées comme n’étant « pas à leur place » dans les centres urbains, même lorsqu’elles y habitent.
L’article analyse le rôle des interventions en détention, entre instrumentalisation et subversion, à travers l’exemple français du Genepi (Groupement Étudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées), association qui a œuvré en détention de 1974 à 2019. Ces interventions ont d’abord été instrumentalisées par l’administration pénitentiaire à des fins de rationalisation budgétaire, de logiques disciplinaires et occupationnelles. Pourtant, elles ont également constitué un outil d’émancipation pour les personnes incarcérées puisqu’elles ont formé un espace et un moment d’expression, notamment politique, de lien social, et de soutien moral et matériel, grâce à l’emploi de la posture d’intervention subversive en détention menée par les bénévoles du Genepi. L’enquête a été réalisée à l’aide de douze entretiens semi-directifs avec d’ancien·nes membres de l’association aux statuts variés (présidentes, vice-président, trésorier, responsables de sections locales, etc.) et a été complétée par un questionnaire permettant de recueillir les données socio-démographiques des enquêté·es et ainsi d’objectiver les positions sociales des bénévoles.
FR – En Belgique, l’internement est une mesure de sûreté qui restreint la liberté des personnes ayant commis une infraction pénale et déclarées irresponsables de leurs actes en raison d’un trouble mental. Au cours d’un « trajet de soins », la personne internée doit devenir suffisamment autonome en vue de sa réinsertion sociale. À partir d’une enquête ethnographique menée au sein d’unités psychiatriques médico-légales, l’analyse montre comment les professionnels de ces unités préparent une personne internée à se réinsérer et comment ils mobilisent des formes de contrainte plus ou moins élevées. Cependant, ces pratiques sont elles-mêmes prises dans un contexte social qui s’avère parfois déterminant.
Au Québec, les mesures de surveillance communautaire visent principalement la réinsertion sociale, mais les manquements aux conditions sont en forte hausse, contribuant à la surcharge du système judiciaire et carcéral. Si la littérature a commencé à interroger le rôle des conditions dans ces manquements, cet article vise à comprendre comment celles-ci peuvent, dans leur mise en œuvre concrète, constituer un obstacle à la réinsertion. Appuyée sur une enquête qualitative menée auprès de 20 intervenants communautaires, l’analyse identifie trois niveaux d’obstacles liés aux trajectoires individuelles, aux pratiques professionnelles et aux cadres structurels et met ainsi en lumière une distribution inégale des responsabilités entre personnes judiciarisées, professionnels et institutions.
Face aux violences sexuelles, considérer les besoins des professionnel·les chargées de recueillir les récits est important. L’enjeu consiste notamment à éviter la surcharge émotionnelle et le développement d’un traumatisme vicariant. Pour prévenir ce dernier, différentes formes de protection existent et gagneraient à être davantage prises en compte. Il peut s’agir de stratégies de régulations émotionnelles, tant cognitives que corporelles, ou d’activités occupationnelles visant à séparer travail et vie personnelle. Dans ce cadre, il est important de sensibiliser les professionnelles aux risques de traumatismes dans la relation de care et de mettre en place des formations sur l’apprentissage des facteurs de protection.
Créé en 2019 à l’issue du Grenelle sur les violences conjugales, le bracelet anti-rapprochement (BAR) s’est progressivement répandu dans le paysage judiciaire et pénitentiaire français. Cette nouvelle forme de bracelet électronique instaure une surveillance dite « relationnelle » qui suppose la géolocalisation de l’auteur et de la victime de violences conjugales. L’article se propose d’interroger le fonctionnement de ce dispositif et l’efficacité de la surveillance qu’il est censé rendre possible. À partir d’une enquête empirique conduite dans sept juridictions françaises, nous concluons que le BAR produit une information pléthorique et imprécise qui suppose un intense travail d’interprétation et d’analyse de la part des acteurs judiciaires et parajudiciaires, ce qui nous conduit à le caractériser comme une forme d’anti-panoptique.
EN-Renouncing parole in Quebec: between the constraints of a measure and the expression of a power to act-For several decades, a number of scholars have highlighted the prominence of empowerment-oriented approaches in the field of social intervention, particularly with respect to the most vulnerable members of society (Parazzelli, Bourbonnais, 2017; Bourbonnais, Parazelli, 2018). Quebec's correctional services, including the Quebec Parole Board, are no exception: the notions of accountability and personal commitment to change constitute central pillars of the parole decision-making process. Yet, annual statistical data reveal that nearly half of incarcerated individuals forgo submitting an application for parole, thereby relinquishing the possibility of an early release. This article seeks to examine this phenomenon through the lens of empowerment, and more specifically the degree to which incarcerated individuals do-or do not-possess the capacity to exercise agency within the framework of correctional supervision. Our findings indicate that they are confronted with a host of constraints: limited choice and suitability of follow-up programs; restricted access to resources and means of action; and insufficient recognition of their capacities. These barriers generate conditions of powerlessness, which stand in stark contradiction to approaches intended to enhance agency. We conclude that the decision that the waiver of parole should be interpreted as an expression of this powerlessness, and perhaps even as the only available means by which an incarcerated person can retain a measure of control over their own life.
The example of Genepi's interventions in relation to penal administrations-This article analyzes the role of interventions in relation to detention, between instrumentalization and subversion, through the French example of Genepi, an association working within prisons between 1974 and 2019. These interventions were instrumentalized by the prison administration because they allowed budget cuts for the institution. They also served disciplinary and occupational logics. However, they were also a means of emancipation for prisoners, since they provided a space and a time for political expression, as well as social relations, and moral and material support thanks to the adoption of a subversive posture within detention by Genepi volunteers. The research used twelve semi-structured interviews with former members of the association holding various positions (presidents, vice-presidents, treasurers, local branch managers, etc.), supplemented by a questionnaire to collect socio-demographic data from respondents and thus quantify the social positions of the volunteers.