
À travers le cas de la lutte anti-graffiti menée en France depuis la fin des années 1980, cet article interroge la pénalisation d’une pratique sous-culturelle toujours envisagée comme déviante, en dépit d’une légitimation sélective. Il justifie d’abord la pertinence d’une approche par la sociologie du droit au regard de l’état de l’art sur le graffiti, avant de préciser les modalités de l’enquête ethnographique et de l’exploitation de données institutionnelles. L’article met ensuite en évidence deux processus étroitement articulés. Premièrement, la codification juridique du graffiti se conjugue à des politiques d’effacement, ainsi qu’à la mise en place de forces de police spécialisées, pour devenir emblématiques d’une lutte contre le sentiment d’insécurité. Deuxièmement, le caractère à la fois limité et controversé de la judiciarisation du graffiti s’illustre à travers la sélection des affaires dignes d’être poursuivies et les arguments à l’œuvre au cours des procès, qui aboutissent à des sanctions mesurées. Sont enfin discutées les implications de ces résultats pour de futurs travaux comparatifs sur les tensions entre légitimation et pénalisation de pratiques sous-culturelles déviantes.
Les théories, l’engagement et l’œuvre de Thomas Mathiesen (1933-2021) sont essentiels pour les personnes qui s’intéressent au changement social et à la justice sociale. Avec le renouveau de l’abolitionnisme pénal, ses analyses peuvent être revitalisées et prolongées dans l’esprit d’inachèvement qu’il défendait, pour identifier et contrer les structures de pouvoir et les stratégies du système répressif. Cet article présente les principales théories abolitionnistes du sociologue du droit norvégien, leurs ancrages militants, la place qu’y occupe la police, puis leur pertinence pour les mouvements actuels autour de la justice transformatrice et l’abolition de la police.
L’encadrement des plaintes contre la police oppose enquêtes internes et dispositifs indépendants, sans consensus sur leur légitimité. Sur la base de 59 entretiens avec des policiers québécois visés par au moins une plainte, cette étude mobilise la théorie de la justice organisationnelle (procédurale, distributive et interactionnelle) pour éclairer ce débat. Les résultats indiquent que les dispositifs indépendants, en particulier la médiation, sont perçus comme plus justes, tandis que les affaires internes suscitent un fort sentiment d’injustice. Celui-ci découle de trois dynamiques, soit la gravité et la complexité normative des allégations, le déclenchement des procédures par l’employeur en l’absence de plainte citoyenne, et l’imposition de mesures préventives discrétionnaires. Ces expériences renforcent le déni de responsabilité, empêchent l’externalisation du blâme et fragilisent la solidarité interne. L’analyse conclut que les deux systèmes exercent des fonctions complémentaires : le contrôle interne neutralise certaines pratiques déviantes, tandis que le contrôle indépendant favorise la confiance citoyenne et la légitimité policière.
Cet article analyse la manière dont les jeunes ayant été suivis par la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) en France construisent leur trajectoire de désistance au sein d’un environnement institutionnel traversé par des tensions entre contrainte, soutien et reconnaissance. À partir de 18 entretiens biographiques menés auprès de neuf jeunes garçons (18-23 ans) autrefois suivis mineurs, et de neuf éducateurs accompagnant ces trajectoires, l’étude met en lumière la façon dont les paradoxes du système français de justice des mineurs (accélération des temporalités judiciaires, exigences de preuve, mandat éducatif ambivalent) influencent la dynamique de sortie de la délinquance. Les résultats montrent que la désistance ne peut être comprise indépendamment de l’activité interprétative des éducateurs, des ajustements relationnels quotidiens et des écarts entre temporalités institutionnelles et biographiques.