How can a democratic society forget its autonomy and fall back into heteronomy? This article adds to the existing literature on the end of democracy by critically examining what changes in the imaginary of a society such a transition entails. It does so by revisiting Cornelius Castoriadis's social ontology and theory of radical democracy to create the concept of 'heteronomization'. It then explores the ontological stakes and affective dimensions of the heteronomization process. The analysis reveals two tensions between autonomy and enjoyment on the one hand, and between autonomy and mastery on the other, which inscribe the risk of heteronomization at the heart of the project of autonomy. Understanding the process of heteronomization stresses the crucial role of affects in the transition from autonomy to heteronomy and highlights that, because of these two tensions, the democratic society always carries within itself the possibility of its reversal.
Why and how should we tax inheritances, gifts, and bequests? This article examines the political theory debate on inheritance taxation and identifies four main arguments and three objections in favor of and against it. It reviews the most common forms of inheritance taxation in OECD countries and proposes an alternative: a lifetime capital accessions tax. This alternative is broadly delineated to compare it with the "average inheritance tax" and assess which of these two options better meets the requirements of the arguments and objections previously stated. The analysis shows that the capital accessions tax is normatively superior to the average inheritance tax. It better satisfies the reasons we have for taxing intergenerational wealth transfers and offers strong replies to three classical objections to inheritance taxation. Discussing the details of the accessions tax allows us to show how it can respond to popular objections to inheritance taxation and gain popular support.
Il existe dans l’imaginaire des sociétés modernes occidentales une domination du concept de propriété privée qui a pour effet indirect de poser des œillères à la réflexion sur les alternatives propriétaires. Contre cette tendance, cet article revient au concept même de propriété dont il analyse la structure pour en montrer le caractère intrinsèquement ouvert et fécond. La propriété est définie comme une structure relationnelle à trois termes configurant les rapports au monde des individus en fonction des représentations imaginaires de chaque société. Cette approche permet de souligner l’influence des rapports de propriété sur la relation des individus aux choses et à l’espace, sur leur perception d’autrui, ainsi que sur les affects éprouvés dans ces relations, et d’ainsi nourrir la réflexion marxiste sur la propriété, le propre et le commun.
Que se passe-t-il si nous prenons au sérieux le vivant comme concept politique ? En partant de l’abandon de l’ontologie moderne fondée sur la distinction entre nature et culture, cet article explore les perspectives ouvertes par le tournant du vivant et poursuit deux objectifs : distinguer les principaux objets conceptuels et débats qui constituent le champ de la recherche sur le vivant, et distinguer l’intérêt qu’il y a à investir le vivant comme sujet et/ou objet politique pour la pensée critique contemporaine. Pour faire du vivant un objet politique, nous partons du constat que ce dernier impose la reconnaissance d’une réalité hybride, où l’agentivité qui caractérise une multitude d’êtres leur permet de faire territoire sur un lieu où émerge une vie sociale interespèces organisant cet espace. Nous abordons ces trois débats en mobilisant des travaux qui réalisent par leur parti pris pour le vivant une avancée dans l’« art d’observer » les alliances entre humains et non-humains dans des endroits parfois inattendus. Cette démarche nous permet ensuite d’appréhender ce qui vient après la nature en discutant trois modèles de relation des humains au vivant : celui de la soustraction qui prend le contre-pied de l’actuelle domination sur la nature, celui de légation où la relation avec le vivant mène l’humain à composer son action et son territoire avec d’autres vivants, et celui de la coexistence qui tient compte de l’historique moderne et entend bien éviter de reconduire une telle tragédie en s’efforçant de sanctuariser des zones pour laisser libre cours au vivant. Nous complétons cette discussion ontologique par un questionnement du rôle des sciences, notamment pour ouvrir de nouvelles médiations. Nous concluons sur les luttes émancipatrices qui agissent pour le vivant, sans la nature.
Résumé La propriété privée est-elle un droit naturel ? Cette thèse défendue entre autres par les libertariens de droite dans le dernier quart du 20e siècle a connu un récent regain d’intérêt. Au cours des années 2010, Eric Mack, Billy Christmas et Bas van der Vossen ont cherché à restaurer la crédibilité de la théorie des habilitations de Robert Nozick en répondant à ses critiques. Ce-faisant, ils ont développé de nouveaux arguments pour conférer à la propriété privée un statut de droit naturel capable de justifier les inégalités économiques et de limiter les interférences redistributives de l’État. Après avoir clarifié la manière dont la théorie des habilitations de Robert Nozick mobilise la normativité supérieure associée à la théorie des droits naturels pour défendre l’État minimal, cet article examine trois des principales objections qui ont été adressées à cette théorie, ainsi surtout que les réponses à ces objections développées depuis 2010 respectivement par Eric Mack, Billy Christmas et Bas van der Vossen. Il conclut qu’aucun de ces nouveaux arguments ne réussit à sauvegarder le statut de droit naturel de la propriété privée.
Surprisingly, despite writing about almost every topic in political philo-sophy, Cornelius Castoriadis never directly confronted the question of property. This article fills the gap by using two methods. Starting with a review of Castoriadis' texts on collective property in Russia, on the division between managers and workers in the factory, and on the content of socialism, the first part of the paper identifies five features of his thought that have implications for the reconstruction of a Castoriadian theory of property. The second part then adds to this examination an analysis of what the Castoriadian project of autonomy requires of property rela-tions. The article defends the "autonomy principle" as a fruitful criterion for judging the legitimacy of a property regime according to its ability to support individual and collective autonomy. This principle is also useful in outlining how existing property rights can be reformed to support the autonomy project.
Le renouveau juridique de la pensée du commun se pense explicitement contre la logique propriétaire, et en particulier contre le pouvoir absolu qu’elle confère au propriétaire sur sa chose. Mais ce caractère « absolu » de la propriété (au sens de l’article 544 du Code civil) est-il inhérent à son concept ? Quelle est l’origine de la conception « absolutiste » de la propriété privée ? Cet article cherche à répondre à ces questions en examinant la genèse du concept de propriété privée et de l’absolu qui la caractérise en droit romain, d’où tout est parti, et dans les écrits du père fondateur du libéralisme anglais, John Locke, d’où, dans la perspective du législateur moderne, tout est reparti. Aussi éloignés ces deux univers soient-ils, tous deux demandent à être rendus à leur contexte originaire, exhumés sous les interprétations fossilisées qu’ils engendrèrent, exégèses toujours plus enclines à trouver à la source une manifestation d’elles-mêmes qu’à y découvrir le site d’une technique et d’une réflexion originales, lesquelles continuent pourtant de nous déterminer intimement. La première et la seconde partie de l’article s’attellent donc à présenter l’émergence du concept de propriété privée en contexte, respectivement en droit romain puis dans la modernité anglaise. À un degré d’intégration supérieur, les auteurs mettent ensuite en tension ce contraste entre la genèse romaine et moderne du concept de propriété dans une troisième partie prospective et exploratoire. Quels présupposés, quels implicites la démarche permet-elle de dégager dans l’ordre des représentations relatives à la manière dont se définissent les relations des hommes aux choses dans chacun de ces deux imaginaires, non tant par-delà leurs différences incommensurables que dans le but de mettre l’horizon d’incommensurabilité qui les sépare à l’épreuve ? Sept « contrastes » sont ainsi analysés qui permettent de problématiser la réflexion sur les Communs à partir d’un substrat « propriétaire » renouvelé par l’approche comparative elle-même.
Le cinquième chapitre du Second traité du gouvernement de John Locke a été l’objet de nombreuses mésinterprétations dont l’origine est à chercher dans la volonté des commentateurs d’y trouver une « théorie de la propriété », là où ne se trouvait qu’une « théorie de l’appropriation ». Après une présentation du texte et de ses interprétations (Macpherson, Nozick, Tully et Spitz), l’article étudie le contexte d’écriture des Deux traités du gouvernement et la place qu’y occupe le cinquième chapitre pour démontrer que l’intention de Locke dans ce chapitre était restreinte : il ne s’agissait que de légitimer l’appropriation originelle dans l’état de nature en vue de poser les jalons indispensables à la démonstration aboutissant au droit de résistance. La distinction faite entre « théorie de la propriété » et « théorie de l’appropriation » permet alors de comprendre comment les interprètes ont extrapolé les écrits de Locke et quels problèmes cette extrapolation pose aux théories modernes de la propriété d’inspiration lockéenne (et en particulier à l’ Entitlement Theory de Robert Nozick).