
Interroger la violence des mondes du travail ouvre de multiples lignes de fuite possibles pour saisir l’ampleur et la complexité du champ et s’avère un exercice périlleux. Ce texte s’appuie sur mon expérience de salariée, d’activiste et de chercheuse pour ouvrir la réflexion sur le sens féministe de la lutte contre les violences de genre dans la sphère professionnelle, que ce soit dans un cadre militant ou dans l’espace académique. En prenant comme point d’ancrage la création de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), en 1985, je propose quelques repères dans la mise au jour et le traitement des violences dans le champ du travail, je m’interroge sur le caractère subversif de la dénonciation desdites violences, et je mets en regard les défaillances des politiques publiques, malgré les nombreuses mais laborieuses avancées législatives. En balayant ainsi une quarantaine d’années, l’espoir est d’ouvrir d’autres perspectives d’action, tant collective que publique, tant académique que militante. À tout le moins, il s’agit de mettre en exergue quelques traces, contribuer à historiciser le moment #Metoo, plaider pour une meilleure appréhension des violences de genre au travail par le biais d’enquêtes spécifiques.
L’autrice commence par situer le débat initial sur la qualification des violences au travail dans le champ de la psychodynamique du travail. Puis elle discute de l’apport féministe d’un « continuum des violences » pour éclairer les points aveugles d’une définition restrictive de la violence par la psychodynamique du travail. Elle montre ensuite comment la souffrance au travail peut se convertir en violence via des « idéologies défensives de métier » viriles et interroge les conditions sociales de l’impunité. Puis elle discute de la construction du collectif viril à partir du sexisme d’ambiance dans les équipes scientifiques masculinisées. L’autrice défend la thèse que la perception des violences de genre est différenciée. Prévenir les violences de genre au travail ne peut faire l’impasse de ces différences et de la discussion sur l’organisation du travail.
Le cinéma français a longtemps ignoré ou euphémisé les violences de genre au travail, en privilégiant une vision patriarcale des personnages féminins, jeune fille à marier ou femme au foyer. Il faut attendre le mouvement féministe des années 1970 pour que quelques réalisatrices abordent ce sujet, bientôt éclipsées par un backlash masculiniste qui hypersexualise les corps féminins. Depuis les années 2000, une nouvelle génération plus diverse de cinéastes (dont des femmes et des personnes racisé·es) explore cette thématique, mais en l’associant systématiquement aux métiers les moins qualifiés, comme si les violences de genre n’existaient pas dans les milieux favorisés. Cette question reste absente de la plupart des films « sociaux » où la violence au travail n’a pas de dimension genrée.
L’article propose un retour critique sur les recherches de l’autrice concernant les violences sexistes et sexuelles dans le monde du travail et les organisations syndicales, en s’appuyant sur l’histoire et la sociologie. Trois terrains principaux sont analysés : les ouvrières dans l’industrie, l’extrême gauche dans les années 1968 et la Confédération générale du travail (CGT) de la Ville de Paris dans les années 2010. L’étude montre comment les mots ou les catégories mobilisées par les acteurices et la chercheuse contribuent à visibiliser ou euphémiser les violences, et comment les mobilisations féministes récentes ont contribué à les repenser.
En rappelant l’ampleur des violences de genre, le mouvement #MeToo a permis de souligner à la fois la diversité et l’unité des mondes du travail comme espaces dans lesquels ces violences ont lieu. Ce dossier-débat prend acte de cette double dynamique et croise des approches disciplinaires (en sociologie, histoire, études filmiques et psychologie sociale) pour revenir sur les manières dont les violences de genre sont appréhendées, comprises et qualifiées. Pour introduire ce dossier, nous revenons ici sur trois enjeux théoriques, empiriques et normatifs que soulève la reconnaissance des violences de genre au travail : la description empirique et la caractérisation des rapports entre genre et violences au travail, la mesure de ces dernières, et leur régulation — en particulier juridique. L’analyse des violences de genre au travail questionne les violences inhérentes aux relations de travail et interroge le travail lui-même en mettant en lumière les rapports sociaux qui le façonnent.