
La comparaison entre la pénalité caractéristique de l’État colonial et celle infligée aux habitants des quartiers de relégation de la ville postindustrielle conduit à des conclusions nuancées. Des dissemblances fondamentales existent : ces quartiers ne sont pas des lieux d’extraction économique, les principes juridiques qui s’y appliquent sont égaux et la relégation de classe y est première. Mais, en mettant en œuvre des types de sanctions proches de celles des colonies, en pénalisant la pauvreté et en racialisant les rapports sociaux, l’État contribue à saper sa propre autorité en ruinant les conditions du consentement.
Cet article propose une lecture eschatologique du récit technoréactionnaire qui anime les élites technofinancières américaines. De la prophétie sécessionniste du Sovereign Individual (1996) au néocaméralisme de Yarvin, de l’accélérationnisme sombre de Nick Land aux cités-États expérimentales comme Próspera, l’article retrace la cristallisation d’un projet où darwinisme social, cryptoanarchisme et transhumanisme convergent vers une même promesse : celle d’un salut technocapitaliste réservé à une élite entrepreneuriale souveraine, engagée dans une sécession simultanée d’avec le monde politique et la condition biologique elle-même.
Cet article présente les résultats d’une enquête auprès des « petites mains » de l’Internet des blockchains . Il analyse les paradoxes d’un discours alliant esprit communautaire et individualisme forcené, promotion de la décentralisation et collaboration croissante avec les géants technologiques. Se présentant comme apolitiques et pragmatiques, ces acteurs participent à une marchandisation du réel où tout devient opportunité d’investissement. Malgré ses prétentions disruptives, leur vision techno-solutionniste contribue à renforcer le capitalisme existant et une oligarchie technologique dont la position repose sur la défense de la propriété et des inégalités.
La présente contribution se propose d’analyser les présupposés de la pédagogie gramscienne. Une attention particulière sera consacrée aux considérations des Lettres de prison sur le Meccano en liaison avec l’analyse de l’américanisme dans les Cahiers de prison . La thèse soutenue est que le jeu et le jouet doivent être interprétés comme une matérialisation de l’idéologie, renvoyant ainsi à une configuration spécifique de l’hégémonie.
La question éducative est très présente dans le travail d’Antonio Gramsci, non seulement sous la forme du projet d’école unitaire, auquel il a consacré plusieurs pages, mais aussi par la mobilisation du concept de « rapport pédagogique » en quoi se constitue et/ou par l’intermédiaire duquel se réalise l’hégémonie. Cet article argumente en quoi ce questionnement permet de préciser le concept central d’hégémonie, la définition de celui-ci comme rapport pédagogique permettant de déployer la philosophie de la praxis dans le domaine du développement des subjectivités – bien loin des interprétations contemporaines tiraillant les analyses du révolutionnaire sarde dans les oppositions contemporaines néo-idéalistes au parfum émancipateur.
Une technologie est toujours située politiquement, ne serait-ce que par qui la contrôle, mais parfois même par conception. La chaîne de blocs, ou blockchain , a été conçue pour la mise en œuvre de la première « cryptomonnaie », Bitcoin. Loin d’être neutre, elle sert de véhicule de propagande à l’idéologie libertarienne. Dans cet article nous expliquons le fonctionnement de cette technologie pour en démontrer les limites techniques et révéler son idéologie intrinsèquement réactionnaire.
L’article analyse Black Marxism de Cedric Robinson en cherchant à montrer qu’il n’est pas un complément ni une critique interne du marxisme, mais une remise en cause radicale du matérialisme historique. Robinson privilégie une explication culturaliste et relègue au second plan l’explication économique. L’expression « capitalisme racial » relativise le rôle du capitalisme dans l’histoire du racisme. L’article critique cette approche, floue sur la notion de race et occultant les facteurs matériels dans le racisme moderne.
L’article propose de rapprocher l’histoire et la théorie de la peine coloniale pour enrichir la conceptualisation de l’État pénal et l’analyse de la gestion punitive des catégories subalternes dans les quartiers de relégation des métropoles occidentales contemporaines. Dans les colonies, la triade pénale classique (police, tribunal, prison) était systématiquement déformée et marquée par la racialisation, l’excès et l’arbitraire. Car l’État pénal y avait pour mission essentielle d’ancrer la société de caste et d’huiler les rouages de l’économie de pillage.
Cet article analyse la place des sciences expérimentales dans la pensée de Gramsci et leur rôle pédagogique dans l’émancipation des classes subalternes. Il met en lumière le lien entre école laïque, sens commun et épistémologie marxiste, ainsi que la fonction des académies comme espaces de formation scientifique et d’articulation entre travail intellectuel et travail industriel.
Dans l’État colonial, la punition revêtait une double dimension articulée. Une première dimension, économique, permettait d’obtenir le travail forcé des autochtones et le pillage des ressources au profit de l’empire comme des intérêts privés. Une deuxième dimension, politique, de la spécificité de l’État pénal colonial, imposait une société de castes, divisant indigènes et citoyens sur des bases raciales au travers du Code de l’indigénat et d’un régime d’exception juridique des sanctions.
Cet article examine les figures de l’éducateur dans les Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, des intellectuels à l’État. Acteurs essentiels de la réforme morale et intellectuelle, pris dans les rouages des luttes hégémoniques, ils agissent comme agent de conservation ou de transformation de la société. Réinterprétant la III e Thèse sur Feuerbach de Marx, la dialectique du rapport pédagogique éclaire celle entre la société civile et l’État, participant à l’élaboration du concept d’État éducateur.
Parmi les premières traductions françaises des Cahiers de prison de Gramsci dans les années 1950, figurent les notes relatives aux problèmes scolaires. Toutefois, leur publication n’a pas suscité de débat alors que les débats sur l’éducation étaient vifs à cette époque. De nouveau traduites au début des années 1970, et alors que les débats sur l’éducation étaient pareillement vifs, elles n’ont pas plus suscité de débats. On se propose d’interroger les raisons de ce silence.
À l’approche des vacances scolaires d’été, La Pensée s’est penchée sur la question du droit aux vacances. Les enquêtes et les travaux de l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes (OVLEJ) mettent en évidence les disparités sociales et territoriales dans l’accès aux départs en vacances, pour des raisons économiques et culturelles cumulées. Elles éclairent des questions majeures, dans un pays où les vacances ont été constituées en conquêtes sociales et comblent des manques dans les outils de la statistique publique.
Les sources pour écrire l’histoire sociale des pratiques culturelles du XIX e siècle ne manquent pas : quantité d’écrits traitant des enjeux économiques, administratifs, juridiques de la vie théâtrale ont été produits et conservés. Mais ces « documents » poussent à la diffusion et à la naturalisation du libéralisme comme système de valeurs et système herméneutique légitime pour rendre compte des activités théâtrales. Comment écrire une histoirematérialiste du théâtre du xix e siècle sans reconduire ces gestes d’institutionnalisation du libéralisme ?